La méditation et le jazz 2 : Une « pleine écoute »

Avant même de produire un son, le musicien doit se mettre en état d’écoute. Il doit se préparer à recevoir les sons de ses compagnons de jeu ainsi que ceux qu’il va produire lui-même et avec lesquels il va interagir en temps réel. Il doit aussi et surtout écouter le silence sur lequel il va poser sa musique. Nous le savons, c’est à la qualité de ce silence que l’on reconnaît les grands musiciens (les fameux silences de Miles Davis…).

Comme toute chose, l’écoute s’apprend, l’écoute se travaille. Ce n’est pas simplement quelque chose que l’on obtient, vendue en lot avec ses oreilles, à la naissance.

Nous avons l’habitude de travailler notre « oreille relative », notre « oreille harmonique », notre « oreille diatonique » dans la perspective de reconnaître les sons (« Ear training ») mais nous travaillons moins souvent notre concentration d’écoute.

C’est en cela que la pleine conscience peut nous aider.

La posture d’écoute « totale » ne se limite pas à l’écoute par les oreilles. Le corps peut complètement se mettre en position d’écoute. Lorsque l’on écoute son corps, lorsque l’on prend conscience de l’ensemble des sensations qui le parcourent, des pieds jusqu’à la tête, on se trouve déjà dans une position de réception de tous types de stimuli extérieurs, des images, des sons, des senteurs, etc.

La pleine conscience nous apprend à nous rendre ainsi disponible au monde extérieur, être attentif pleinement aux autres et à la nature. En utilisant ce type de posture, le musicien se rend plus disponible à la musique et à l’interaction.

EXERCICE

Vous pouvez apprendre à vous mettre à l’écoute avec votre corps en pratiquant l’exercice du « body scan » ou « balayage corporel ».
Allongé ou assis dans une position assise stable, fermez les yeux et concentrez-vous sur votre respiration. Après deux ou trois respirations, placez votre concentration sur votre pouce droit, vous allez peut-être y sentir un léger picotement. Déplacez ensuite votre concentration sur l’index, puis sur les autres doigts, un par un. Remontez le long du bras et ainsi de suite, parcourez l’ensemble de votre corps. Une fois que vous avez passé en revue toutes les parties de votre corps, vous pouvez le sentir plus globalement, les bras entiers, les jambes, et ainsi de suite jusqu’à sentir l’ensemble de votre corps.
Vous pouvez alors prendre conscience des sons qui vous entourent. Vous constaterez qu’ils sont présents à vous d’une autre façon. Amusez vous à « écouter » avec vos bras, avec vos jambes. Ces sensations vous seront peut-être déjà familières, car la musique, grâce au rythme notamment, se perçoit avec l’ensemble du corps. C’est peut-être là une des raisons qui la rendent envoûtante, magique…

La méditation et le jazz 1 : Pourquoi le jazz et la méditation ?

J’ai commencé il y a quelques années une réflexion autour du jazz et de la méditation suite à la lecture de deux ouvrages qui restent pour moi des références : « Effortless Mastery » de Kenny Werner, et « Forward Motion » d’Hal Galper. De plus, j’ai constaté que certains des plus grands jazzmen s’y sont intéressés de très près, comme John Coltrane, Herbie Hancock ou Wayne Shorter.

Cette démarche m’a conduit à mener des expérimentations dans le domaine artistique ainsi que dans le domaine pédagogique et il m’a paru intéressant de rendre compte ici de ces recherches, étant de plus en plus persuadé qu’elles peuvent nourrir la pratique de nombre d’entre nous.

Je publierai donc une suite d’articles sur ce sujet. Je précise également que ma démarche se situe dans la plus stricte laïcité, même si le domaine de la méditation touche celui de la spiritualité et des religions.

Dans ce premier article, je souhaite exposer en quoi il me paraît pertinent de faire ces publications.

Tout d’abord, la méditation explore les différents états de la conscience en interaction avec les sensations du corps. Il ne peut être qu’enrichissant d’interroger les postures musicales dans cette perspective. Le méditant cherche la paix intérieure en sortant de l’état de « rumination ».

« Quand on observe le processus de la rumination, il est facile de voir à quel point elle constitue un facteur de perturbation. Il est impératif de se libérer des chaînes de réactions mentales que le ressassement entretient sans cesse. Il faudrait apprendre à laisser les pensées s’élever et se dissiper dès qu’elles apparaissent, au lieu de les laisser envahir notre esprit. Dans la fraîcheur du moment présent, le passé n’est plus, le futur n’est pas encore advenu. » (Matthieu Ricard, Wolf Singer, Cerveau et méditation 2017).

Tous les musiciens savent consciemment ou inconsciemment que la rumination nuit à l’exécution musicale : les erreurs arrivent lorsque l’on commence à les redouter ou les anticiper.

Ensuite, la musique comme la méditation a un lien très fort avec la notion de temps. Comme le note Francis Wolf :

« […] L’art des sons est le seul qui n’aurait besoin que du temps. […] La musique peut se passer de toute spatialité mais non de la temporalité. Le lien qu’elle a avec elle est beaucoup plus intime que tout autre art. » (Francis Wolf, Pourquoi la musique ? 2015)

Qu’en est-il de la méditation ? La pleine conscience, c’est justement se connecter au moment présent pour le vivre le plus pleinement et sereinement. N’est-ce pas là ce que recherche tout musicien au sein de son art ? Une immersion la plus complète et la plus sereine dans l’instant musical ? La pleine conscience serait-elle un moyen pour le musicien de rentrer en phase avec son art ?

La méditation nous aide donc à rester dans le moment présent, dans la concentration. Comme le mentionne Kenny Werner, le musicien est un canal par lequel passe la musique.

Le cas du jazz et des musiques improvisées, outre le fait qu’il me concerne plus personnellement que d’autres musiques plus écrites, me semblent particulièrement intéressant à étudier dans cette perspective. Ces musiques ont la particularité de s’inventer partiellement ou complètement dans le moment présent. Les musiciens qui pratiquent un haut niveau d’interplay se retrouvent aux commandes d’un moment que l’on pourrait qualifier de « pleine conscience créatrice ».

EXERCICE : « Sortir de la rumination »

Allongé ou assis dans une assise position stable, fermez les yeux. Faîtes le vide autant que possible dans votre esprit. Vous pouvez observer l’obscurité produite par les yeux fermés.
Immanquablement, des pensées vont surgir dans votre esprit. Il ne faut pas essayer de les empêcher de surgir, cela est impossible. Par contre, vous pouvez les observer puis vous en libérer pour revenir à l’état de silence intérieur. Chaque fois qu’une pensée survient, n’en soyez pas contrarié mais félicitez-vous lorsque vous l’avez libéré.

L’enseignement du jazz et des musiques actuelles amplifiées

John : « Et Strawberry Fields Forever, alors, premier ou deuxième cycle ?  ».
Miles : «  Plutôt en deuxième cycle, il y a une neuvième bémol dans la mélodie, quand même. »
John : « Ah ouais… »
Miles : « Tu vois, j’ai écrit Freddie Freeloader  pour que les élèves puissent commencer à jouer ma musique dès le premier cycle. »
John : « Très fort… »

Au sein de l’ADEJ, nous souhaitons mener une réflexion sur les relations que peuvent entretenir le jazz et les musiques actuelles amplifiées (MAA) dans le cadre de l’enseignement en école de musique.

Certaines connexions, passerelles existent déjà, d’autres sont à construire. De nombreuses expériences sont en cours sur tout le territoire, parfois depuis de nombreuses années. L’étude rédigée par Bob Revel en 2012 est un document de référence sur ce sujet :

Etude sur l’enseignement des musiques actuelles par Bob REVEL

Une première approche de réflexion consiste évidement à aller à la rencontre des différents acteurs de ces expériences : directeurs de structures, enseignants de ces disciplines ou d’autres disciplines, mais aussi élèves, régisseurs, administratifs, etc. Chacun peut apporter sa vision et sa pierre à l’édifice.

Quels domaines aborder lors de ces entretiens ? Je souhaite ici, déjà, exposer quelques problématiques qui me semblent fondamentales.

  • Comment sont perçus le jazz et les MAA dans les conservatoires ?
  • Comment ces esthétiques sont elles pratiquées aujourd’hui ? Quelles places pour l’oral et l’écrit ?
  • Dans quelles mesures les origines de ces esthétiques sont-elles communes ? Peut-on s’appuyer sur ces origines pour envisager des passerelles entre les disciplines ?
  • Des expériences de cursus communs existent, qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas ?
  • Comment envisager ces questions dans le cadre de la formation musicale ?
  • D’autres esthétiques questionnent nos pratiques (musiques du monde, musiques traditionnelles, etc.). Comment intégrer notre réflexion dans une vision plus globale des pratiques actuelles de la musique ?

dossier « enseigner le Jazz », médiathèque de la Cité de la Musique

La médiathèque de la Cité de la Musique a mis en ligne un dossier « enseigner le Jazz » avec une sélections d’ouvrages (pédagogie, analyse, articles, mémoires..), ainsi que des guides d’écoute… De plus un lien sur la page renvoie vers le site de l’ADEJ.

http://catalogue.philharmoniedeparis.fr/enseigner-le-jazz.aspx

Site du département Jazz du CMA11 de Paris

Le département Jazz du conservatoire du 11ème arrondissement de Paris a un site permettant de suivre son actualité et de découvrir les professeurs du département:

Le site du département Jazz du CMA11 de Paris => http://cma11jazz.wix.com/cma11jazz

Conservatoire Charles Munch
7 rue Duranti
75011 Paris
Tél. 01 47 00 86 07

Archives du Jazz de David W.Niven libres d’accès, 650Go de données!

David-W-Niven-archivesUn lien vers les archives sonores de David W. Niven sur les légendes du Jazz de 1921 à 1991 (650 K7, 1000 heures d’enregistrements commentés dont certains inédits, 637 Go de données!).
Musique à télécharger ou à écouter en streaming:
The David W. Niven Collection of Early Jazz Legends, 1921-1991

Ce que le blues signifie pour moi (Art Farmer)

Le trompettiste Art Farmer sur le blues [1] :

What Blues Mean [2] to Me [3]

By Art Farmer

Portrait_of_Art_Farmer« The blues are [4] about the freest thing we have in jazz. You can do damn near anything you want to on them. You don’t have to worry about playing a note that doesn’t go with the chord so long as the note is part of an idea that makes sense with the blues background. The blues mean more to me than any other form because of this freedom and because they’re more emotional than any other. Some people play blues as if they’re thinking only about the changes. I don’t, because as long as I’m worried about the chords, I’m going to hold back; and for me, it’s the feeling that makes the blues. I just go ahead and play what I feel and like to hear »

Ces réflexions sont tirées du texte de pochette du 33t. « Portrait of Art Farmer » paru en 1958 chez Contemporary Records. Ce sont les propos tenus par Farmer à Nat Hentoff qui a réalisé les « liner notes » de ce LP.

[1] La conjugaison de ce verbe sans le « s » final » n’est pas une faute, mais est expliqué par le mot blues au pluriel (voir la note 4 ci-dessous)

[3] C’est nous qui avons choisi ce titre pour le rapprocher de l’article de Liebman.

[4] Remarquer l’usage du pluriel pour le mot blues : « The blues are » au lieu de « The blues is ». Là où nous écrivons LE blues, les américains le conjuguent plutôt au pluriel, ce qui est logique puisqu’il y a un « s » à la fin : « les bleus » pourrait-on dire. Donc en français l’usage du singulier est impropre, mais trop implanté pour qu’on tente de le changer !

Voici la traduction en français de Philippe Baudoin:

Ce que le blues signifie pour moi
« Le blues est certainement la chose la plus libre que nous ayons dans le jazz. Vous pouvez faire à peu près tout ce que vous voulez dessus. Vous n’avez pas à vous soucier d’une note qui n’irait pas avec l’accord aussi longtemps que cette note fait partie d’une idée qui a une signification par rapport au climat du blues. Le blues veut dire plus pour moi que n’importe quelle autre forme à cause de cette liberté et du potentiel émotionnel que l’on ne trouve pas ailleurs. Certains jouent le blues comme s’ils ne pensaient qu’au déroulement harmonique. Pas moi, car sinon je reste en retrait émotionnellement et pour moi c’est le feeling qui fait le blues. Je fonce et me laisse porter par mon oreille et mon instinct »

Charlie Parker par Steve Coleman

charlie-parker-300x300Une analyse stylistique de la musique de Charlie Parker (avec de nombreuses transcriptions) par un des grands saxophonistes actuels: Steve Coleman: c’est ici (en anglais).

De plus nous avons la chance d’avoir cet article entièrement traduit en français par Adrien Reboul (voir ce pdf), merci à lui!