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La méditation et le jazz 4 : Trouver et/ou renforcer sa pulsation intérieure

La pulsation intérieure est un outil indispensable pour tous les musiciens. Souvent, hélas, on la travaille de façon superficielle car on ne prend pas suffisamment conscience de l’investissement complet du corps.

Je ne remets pas en question les exercices traditionnels (métronome sur le deux et le quatre, etc.), bien au contraire, mais l’utilisation des méthodes issues de la méditation permet de les approfondir.

Si vous avez effectué les exercices des articles précédents, vous avez peut-être atteint un état de conscience particulier. Je ferai désormais référence à cet état sous le nom de « transe méditative ». Sans dogmatisme aucun, il semble que cet état puisse porter plusieurs noms suivant la discipline dans laquelle on évolue. « Transe hypnotique » pour l’hypnose médicale, « présence éveillée » pour les méditant bouddhistes, « état modifiée de conscience » en sophrologie, etc.

EXERCICE 1 : conscience rythmique du corps

L’improvisateur novice a tendance à vouloir remplir de notes l’espace musical entier. La consigne habituelle de son professeur est la suivante : « Laisse respirer la musique, ménage des silences entre tes phrases. » Cette consigne peut induire une incompréhension du néophyte qui pensera qu’on lui impose des moments d’inaction, de passivité. Il essaye donc d’arrêter de jouer artificiellement et souvent, se retrouve hors du flot musical et se perd dans la grille harmonique.
L’improvisateur doit toujours rester dans la musique. Elle est en lui, c’est simplement qu’il ne la concrétise pas à certains moments. Il doit donc apprendre à continuer à être présent physiquement et mentalement pendant ses silences, plutôt que de rester inactif. Plus qu’une exclusion, c’est une participation silencieuse.
L’exercice suivant permet de relier toutes les parties du corps au rythme et de l’installer dans une continuité et une fluidité de ressenti de la musique.
Une fois en état de transe méditative, écoutez un morceau consistant rythmiquement. Laissez d’abord le corps taper les temps sans contrôle conscient. Les pieds, les mains, la tête ou le bassin vont se mettre à bouger, encouragez-les un peu si vous sentez des blocages. Ne pas analyser le mouvement, ne pas chercher à contrôler si le rythme tapé par le corps est le bon ou non, laisser faire.
Une fois que ce mouvement est installé, écoutez la musique dans son ensemble sans vous fixer sur un instrument en particulier mais plutôt en essayant de percevoir le rythme harmonique immatériel qui relie tous les musiciens et auquel ils se réfèrent pour jouer. Une fois qu’il est perçu, marquer le premier temps, le 2 et le 4 ou la clave suivant les cas et l’objectif de l’exercice.
Essayez de garder cette sensation de perception plutôt que d’analyse de la musique.

EXERCICE 2 : approfondissement du travail au métronome

En état de transe méditative, se concentrer sur le métronome. Commencer avec un tempo lent, 30 par exemple, ce qui donnera 60 lorsque la pulsation est placée sur le deuxième et le quatrième temps. Sentir ce que la pulse fait dans le corps, particulièrement dans les anches, le ventre. Détendre son corps pour laisser le balancement naturel s’amplifier.
Caler ensuite son jeu sur ce balancement : les notes jouées sur l’instrument devront se poser sur le balancement du corps. Ne pas chercher à jouer des phrases trop compliquées qui risqueraient de mettre en péril le balancement du corps. Commencer par des noires, des croches, etc. Elles vont venir s’inscrire naturellement dans les aller et retour du balancement corporel.
À un moment, la musique se met à « flotter dans les airs », confortablement. Le swing est là !

La méditation et le jazz 3 : John Coltrane et la méditation

La genèse de l’album A Love Supreme est un bel exemple du rôle que peut tenir la méditation dans la création musicale.

Comme il l’exprime lui-même dans l’extrait ci-dessous, John Coltrane s’éveille à la spiritualité en 1957 :

« In the year of 1957, I experienced, by the grace of God, a spiritual awakening, which was to lead me to a richer, fuller, more productive life. »
[TRADUCTION]
(« En 1957, j’ai fait l’expérience, par la grâce de Dieu, d’un éveil spirituel, qui m’a conduit à une vie plus riche, plus peine, plus productive. ») – John Coltrane, liner notes, A Love Supreme 1964

Il s’intéresse alors à toutes les traditions religieuses et découvre ainsi la méditation.

« John was already interested in Eastern philosophy. Even though his family was Christian, he studied various other faiths, everything from metaphysics, Cabala, Hindu mysticism, Sufism, Buddhism, Islam and Judaism to numerology and astrology. In the early sixties John was very much interested in meditation and in the different ways people throughout the world honor God. »
[TRADUCTION]
(« John était déjà intéressé par la philosophie orientale. Même si sa famille était chrétienne, il étudiait d’autres croyances, s’intéressait à toute la métaphysique, la Kabbale, le mysticisme Hindou, le Soufisme, le Bouddhisme, l’Islam et le Judaïsme jusqu’à la numérologie et l’astrologie. Au début des années soixante John était très intéressé par la méditation et par les différentes façons d’honorer Dieu tout autour du monde. ») – Alice Coltrane, interview avec Susan L. Taylor, 1982

Il compose A Love Supreme au cours d’une session de cinq jours de méditation.

« A Love Supreme came from introspection and meditation. He had been upstairs [for maybe] five days. When he came downstairs, it was like Moses coming down from the mountain. It was so beautiful … the gifts God gave him. He walked down and there was that joy, that peace in his face, tranquility. So I said, “Tell me everything. We didn’t see you really for four or five days. Tell us what you’re doing and what’s going on.” He said, “This is the first time that I have received all of the music for what I want to record, in a suite, the first time I have everything, everything ready. »
[TRADUCTION]
(« A Love Supreme est né de l’introspection et de la méditation. Il [John] est resté à l’étage pendant [peut-être] cinq jours. Quand il est redescendu, c’était comme Moïse descendant de la montagne. C’était si beau… le cadeau que Dieu lui avait fait. Il descendait les marches et il y avait cette joie, cette paix sur son visage, la tranquillité. Alors j’ai dit : « Raconte-moi tout. Nous ne t’avons pas vraiment vu depuis quatre ou cinq jours. Raconte-nous ce que tu fais et ce qui se passe. » Il a dit : « C’est la première fois que j’ai reçu toute la musique pour ce que je veux enregistrer, sous la forme d’une suite, la première fois que j’ai tout, tout prêt. ») – Alice Coltrane, interview avec Ashley Kahn, 2001

De nombreuses personnes se sont plongées dans A Love Supreme pour atteindre, consciemment ou inconsciemment, un état second. Cette œuvre est par nature méditative et peut induire l’état méditatif à son audition.
Des peintres s’en servent de toile musicale pour peindre leurs propres toiles, des poètes en font la « bande originale » de leur propre vie.

EXERCICE : A Love Supreme, une écoute méditative

Assurez-vous de ne pas être dérangé pendant trente-trois minutes.
Dans un environnement calme et exempt de toute perturbation, dans une semi-pénombre comme celle qui régnait dans le studio où l’enregistrement a eu lieu, placez-vous dans une position confortable propice à l’écoute.
Lancez le disque et accueillez toutes les sensations qui se présentent à vous. Fermez les yeux si vous en ressentez le besoin, laissez votre corps se détendre où se tendre en fonction des émotions musicales.
Bon voyage avec le saxophone mais aussi la voix de John Coltrane. A love supreme, a love supreme, a love supreme, a love supreme…

La méditation et le jazz 2 : Une « pleine écoute »

Avant même de produire un son, le musicien doit se mettre en état d’écoute. Il doit se préparer à recevoir les sons de ses compagnons de jeu ainsi que ceux qu’il va produire lui-même et avec lesquels il va interagir en temps réel. Il doit aussi et surtout écouter le silence sur lequel il va poser sa musique. Nous le savons, c’est à la qualité de ce silence que l’on reconnaît les grands musiciens (les fameux silences de Miles Davis…).

Comme toute chose, l’écoute s’apprend, l’écoute se travaille. Ce n’est pas simplement quelque chose que l’on obtient, vendue en lot avec ses oreilles, à la naissance.

Nous avons l’habitude de travailler notre « oreille relative », notre « oreille harmonique », notre « oreille diatonique » dans la perspective de reconnaître les sons (« Ear training ») mais nous travaillons moins souvent notre concentration d’écoute.

C’est en cela que la pleine conscience peut nous aider.

La posture d’écoute « totale » ne se limite pas à l’écoute par les oreilles. Le corps peut complètement se mettre en position d’écoute. Lorsque l’on écoute son corps, lorsque l’on prend conscience de l’ensemble des sensations qui le parcourent, des pieds jusqu’à la tête, on se trouve déjà dans une position de réception de tous types de stimuli extérieurs, des images, des sons, des senteurs, etc.

La pleine conscience nous apprend à nous rendre ainsi disponible au monde extérieur, être attentif pleinement aux autres et à la nature. En utilisant ce type de posture, le musicien se rend plus disponible à la musique et à l’interaction.

EXERCICE

Vous pouvez apprendre à vous mettre à l’écoute avec votre corps en pratiquant l’exercice du « body scan » ou « balayage corporel ».
Allongé ou assis dans une position assise stable, fermez les yeux et concentrez-vous sur votre respiration. Après deux ou trois respirations, placez votre concentration sur votre pouce droit, vous allez peut-être y sentir un léger picotement. Déplacez ensuite votre concentration sur l’index, puis sur les autres doigts, un par un. Remontez le long du bras et ainsi de suite, parcourez l’ensemble de votre corps. Une fois que vous avez passé en revue toutes les parties de votre corps, vous pouvez le sentir plus globalement, les bras entiers, les jambes, et ainsi de suite jusqu’à sentir l’ensemble de votre corps.
Vous pouvez alors prendre conscience des sons qui vous entourent. Vous constaterez qu’ils sont présents à vous d’une autre façon. Amusez vous à « écouter » avec vos bras, avec vos jambes. Ces sensations vous seront peut-être déjà familières, car la musique, grâce au rythme notamment, se perçoit avec l’ensemble du corps. C’est peut-être là une des raisons qui la rendent envoûtante, magique…

La méditation et le jazz 1 : Pourquoi le jazz et la méditation ?

J’ai commencé il y a quelques années une réflexion autour du jazz et de la méditation suite à la lecture de deux ouvrages qui restent pour moi des références : « Effortless Mastery » de Kenny Werner, et « Forward Motion » d’Hal Galper. De plus, j’ai constaté que certains des plus grands jazzmen s’y sont intéressés de très près, comme John Coltrane, Herbie Hancock ou Wayne Shorter.

Cette démarche m’a conduit à mener des expérimentations dans le domaine artistique ainsi que dans le domaine pédagogique et il m’a paru intéressant de rendre compte ici de ces recherches, étant de plus en plus persuadé qu’elles peuvent nourrir la pratique de nombre d’entre nous.

Je publierai donc une suite d’articles sur ce sujet. Je précise également que ma démarche se situe dans la plus stricte laïcité, même si le domaine de la méditation touche celui de la spiritualité et des religions.

Dans ce premier article, je souhaite exposer en quoi il me paraît pertinent de faire ces publications.

Tout d’abord, la méditation explore les différents états de la conscience en interaction avec les sensations du corps. Il ne peut être qu’enrichissant d’interroger les postures musicales dans cette perspective. Le méditant cherche la paix intérieure en sortant de l’état de « rumination ».

« Quand on observe le processus de la rumination, il est facile de voir à quel point elle constitue un facteur de perturbation. Il est impératif de se libérer des chaînes de réactions mentales que le ressassement entretient sans cesse. Il faudrait apprendre à laisser les pensées s’élever et se dissiper dès qu’elles apparaissent, au lieu de les laisser envahir notre esprit. Dans la fraîcheur du moment présent, le passé n’est plus, le futur n’est pas encore advenu. » (Matthieu Ricard, Wolf Singer, Cerveau et méditation 2017).

Tous les musiciens savent consciemment ou inconsciemment que la rumination nuit à l’exécution musicale : les erreurs arrivent lorsque l’on commence à les redouter ou les anticiper.

Ensuite, la musique comme la méditation a un lien très fort avec la notion de temps. Comme le note Francis Wolf :

« […] L’art des sons est le seul qui n’aurait besoin que du temps. […] La musique peut se passer de toute spatialité mais non de la temporalité. Le lien qu’elle a avec elle est beaucoup plus intime que tout autre art. » (Francis Wolf, Pourquoi la musique ? 2015)

Qu’en est-il de la méditation ? La pleine conscience, c’est justement se connecter au moment présent pour le vivre le plus pleinement et sereinement. N’est-ce pas là ce que recherche tout musicien au sein de son art ? Une immersion la plus complète et la plus sereine dans l’instant musical ? La pleine conscience serait-elle un moyen pour le musicien de rentrer en phase avec son art ?

La méditation nous aide donc à rester dans le moment présent, dans la concentration. Comme le mentionne Kenny Werner, le musicien est un canal par lequel passe la musique.

Le cas du jazz et des musiques improvisées, outre le fait qu’il me concerne plus personnellement que d’autres musiques plus écrites, me semblent particulièrement intéressant à étudier dans cette perspective. Ces musiques ont la particularité de s’inventer partiellement ou complètement dans le moment présent. Les musiciens qui pratiquent un haut niveau d’interplay se retrouvent aux commandes d’un moment que l’on pourrait qualifier de « pleine conscience créatrice ».

EXERCICE : « Sortir de la rumination »

Allongé ou assis dans une assise position stable, fermez les yeux. Faîtes le vide autant que possible dans votre esprit. Vous pouvez observer l’obscurité produite par les yeux fermés.
Immanquablement, des pensées vont surgir dans votre esprit. Il ne faut pas essayer de les empêcher de surgir, cela est impossible. Par contre, vous pouvez les observer puis vous en libérer pour revenir à l’état de silence intérieur. Chaque fois qu’une pensée survient, n’en soyez pas contrarié mais félicitez-vous lorsque vous l’avez libéré.