La méditation et le jazz 11 : les pièges de l’ego

« Frank Kofsky : Je pense que c’est un disque remarquable et je pense aussi que vous feriez mieux de le réécouter.
John Coltrane : Peut-être…
Frank Kofsky : Parce que je ne vois aujourd’hui aucun saxophoniste qui ne joue ce que vous avez déjà au moins esquissé avant. Mais peut-être que vous n’êtes pas d’accord.
John Coltrane : Non parce que c’est comme un immense réservoir, auquel nous puisons tous. […] »
John Coltrane, interview avec Frank Kofsky – 1966 (source: http://american-music.forum-actif.eu/t503-the-frank-kofsky-interview-v-o-et-v-f)

Dans le fonctionnement que nous considérons comme « normal » de notre cerveau, notre ego a une place centrale. Consciemment ou inconsciemment, nous nous plaçons au « centre du jeu ». Il est parfois difficile à admettre que nous avons tous au fond de nous, quelque part, le sentiment que nous sommes plus importants que les autres. C’est pourtant le cas dans ce type de fonctionnement. Cela résulte de la façon dont le cerveau de l’être humain s’est constitué au cours des millénaires d’évolution.

Nous avons le sentiment de mériter mieux que les autres. De multiples expériences ont prouvé ce fait. Nous pouvons accepter d’avoir autant que les autres mais nous nous insurgeons si nous avons moins. Dans bien des cas, si nous avons plus que les autres, nous ne rétablissons pas l’égalité pour autant… Ce phénomène égotique est à l’origine de bien des conflits, de bien des souffrances, à l’intérieur de nous comme à l’extérieur.

L’ego est alimenté par le mental, par les pensées incessantes qui nous traversent l’esprit. Ces pensées, nous les prenons comme une aide car elles nous permettent de prévoir, de rationnaliser, de nous prévenir du danger. Mais elles ont leur revers, qui nous cause de la souffrance : elles jugent en permanence, les autres et nous-mêmes. Ce sont elles qui nous font croire qu’alternativement, nous sommes le ou la meilleur(e) (élève de la classe, père, mère, musicien(e)…), ou le ou la pire… Ce qui n’est vrai ni dans un cas, ni dans l’autre.

Pour sortir des souffrances engendrés par l’ego, il faut sortir des fluctuations du mental. Pour sortir des fluctuations du mental, la méditation est un bon outil.

Alors qu’en est-il dans le cadre de notre passionnant métier qu’est la musique ? Nous avons vu dans les articles précédents que de nombreux grands musiciens considèrent la méditation comme un moyen indispensable pour accéder à une meilleure réalisation de leur art (Herbie Hancock, Sonny Rollins, John Mc Laughlin, etc.). Cela entraîne par voix de conséquence une réflexion profonde sur l’éthique dans laquelle cet art est pratiqué.

Paradoxalement, nous entrons dans une démarche de meilleure connaissance de nous mêmes à travers la méditation pour des raisons qui sont guidées par l’ego. Nous souhaitons mieux jouer de notre instrument, arriver à la « maîtrise sans effort » que propose Kenny Werner, trouver de nouveaux horizons artistiques vierges, etc. Or, pour avancer, il faut se séparer progressivement des aspirations de l’ego. Lorsque nous atteignons ces nouveaux horizons, nous ne les voyons plus de la même façon.

Alors ? Faut-il jouer un morceau si tous les musiciens en présence ne se sentent pas à l’aise avec celui-ci ? Avez-vous déjà pris en chorus en vous disant que vous allez épater la galerie ? La démarche artistique de vos projets est-elle partagée par tous ces acteurs ?
Ces questions, parfois considérées comme secondaires, me semblent aujourd’hui fondamentales.

Utiliser les bénéfices de la méditation pour de mauvaises raisons mènera tôt ou tard à une impasse. Se servir de la magie de la musique pour des objectifs trop égoïstes mènera à son tarissement. Par contre, si nous la partageons sans arrière-pensée, elle s’épanouira.

Écouter les musiciens avec qui l’on joue, voilà un vrai exercice qui nécessite de la concentration. Lorsque l’on ne joue pas, on se laisse vite entraîner dans des pensées qui n’ont rien à voir avec la musique du moment présent. « Est-ce que je suis bien habillé ? Que va-t-on manger après le set ? Ai-je été bon ? Serais-je bon dans mon prochain chorus ? » On voit très bien l’ego se faufiler dans beaucoup de ces questions. Il faut donc recentrer le mental sur une « pleine écoute » de ses confrères et consœurs de jeu. Une fois fait, il peut encore vous jouer le tour de vous mettre à analyser leur performance. « Tiens, ce débit n’était pas tout à fait en place. Tiens, il (elle) joue une pentatonique décalée. Tiens, j’ai déjà entendu dix fois ce lick ce soir, etc. » Le mental se glisse par toutes les petites failles de notre esprit. Dès qu’il en voit une, il s’y engouffre. Vous n’êtes plus dans l’accueil de la musique, dans le moment présent. Il faut y revenir et bloquer le flux des pensées. C’est la seule solution.

Combien de fois ai-je entendu des amis musiciens me dire : « J’aimerais pouvoir écouter la musique avec mes oreilles d’enfant. » Effectivement, l’oreille analytique que nous cultivons pour de bonnes raisons nous fait oublier que notre oreille émotionnelle, celle de l’enfance, est toujours présente. Mais nous avons souvent des difficultés à la remettre en marche.
La méditation nous aide à retrouver le chemin vers cette écoute pure, sensible et sans préjugé.


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